Ce soir j’ai lu un article sur une maman qui se découvre Zèbre suite au dignostic de sa fille. « Les chiens ne font pas des chats » lui aurait avoué sa mère, qui pour éviter de la jalousie dans la fratrie avait caché à sa fille sa précosité. Certaines réactions montrent qu’en fait ça a été courant. Peut-être l’est-ce encore. Je ne l’espère pas.

 

Dans mon cas, je pense que mes parents savaient. Je ne me souviens pas d’avoir passé de tests, mais ma mère a raconté plusieurs fois une anecdote, qui aujourd’hui, au regard de mon diagnostic prend un sens très particulier. Je suis rentrée à l’école à 2 ans. Les instits voulaient me faire passer en moyenne section à la suite, parce que j’étais déjà plus autonome et parlais mieux que la plupart des enfants de 3 ans de la classe, ce que mes parents ont refusé. Déjà quelques faisceaux, faisceaux qui à eux seuls ne disent pas grand chose et sont insuffisant pour un diagnostic. Mais il se trouve qu’à la suite, toujours en maternelle, il y a eu un « incident ». J’avais dessiné une maison noire. Or un jeune enfant qui dessine une maison noire, c’est alerte générale et convocation du psy scolaire. C’est signe d’un trouble à la maison (le noir est une couleur négative, et un enfant qui dessine sa maison, s’il ne représente pas le bonheur, c’est qu’il y a un problème). Sauf que, sauf que…

Sauf que ma maison était OBJECTIVEMENT noire. La maison étant en construction, le crépit n’était pas encore fait et on y habitait déjà (j’avais 2 ou 3 ans donc je ne me souviens pas, je ne peux raconter que ce qui m’a été rapporté, qui est je pense très lacunaire et partial). Je n’avais pas dessiné, comme on peut l’attendre d’un jeune enfant, la représentation idéalisée de ma maison, j’avais en toute objectivité dessiné ma maison telle qu’elle était. Ce qui avait alerté l’instit, la directrice et la psy (ou le d’ailleurs je ne sais pas qui étaient ces personnes). Là, je doute que ce soit resté là. C’est resté dans la famille comme l’anecdote marrante rigolote, la bétise d’enfant qu’on raconte en réunion de famille et dont on rigole comme le classique « pourquoi elle est grosse la dame?« .

Aujourd’hui je pense que la psy avait dû aller plus loin, ou aurait dû, peut-être en a-t-elle été empêchée. Je ne sais pas. Mais concrétement, une gamine de 3ans, plus autonome que camardes de classe, qui parle parfaitement et qui a une telle objectivité, ça pose des questions. D’ailleurs autre anecdote qu’on me racontait sur mes années maternelles, je me lavais toujours les mains en remontant soigneusement, minutieusement, voire maniaquement les manches pour ne pas me mouiller, ce qui faisait rire les assistantes des instit.

Je me souviens à 5/6 ans, en dernière année de maternelle, avoir dit à une camarade de classe (elle s’appelait Véronique, une des rares qui m’ont marquée) « Waouh! Tu as de la chance, moi mes parents ils ne veulent pas m’apprendre à lire. » (ce qui était vrai, mais entre leur boulout et la fratrie à gérer, je comprends!). J’ai peu de souvenirs de ma petite enfance, comme tout le monde. Mais ça c’est un de mes premiers souvenirs. Je pourrais vous décrire le couloir devant la classe où on était, les fenêtres avec les barreaux d’où on voyait la salle de classe avec des étagères remplies de couleurs. Il faisait assez sombre sous le préau, le temps devait être nuageux. Je me souviens de ce moment parce que j’enviais, j’admirais cette camarade de savoir lire alors que moi je ne pouvais pas apprendre.

Quand je suis entrée en CP à la rentrée suivante, avant noël, je lisais parfaitement et je lisais des romans, style bibliothèque rose à la chaine. Je ne me souviens pas avoir appris par contre. Juste, je ne savais pas, puis je savais et je dévorais tout ce qui me passait dans les mains.

A cette période, mes parents et ma famille me « nourissait » intellectuellement. On m’offrait des encylopédies, des romans, un labo de science, un globe terrestre, un microscope. Même si mes parents ne savaient pas pour ma précosité, ils me « nourrissaient ». Beaucoup. Ce qui me fait penser qu’ils savaient. Peut-être pas avec un diagnostic, peut-être une connaissance inconsciente. Mais je doute fortement qu’ils soient réellement passés à côté, parce qu’ils avaient la bonne « attitude ».

Et puis je me souviens, mon père écoutait beaucoup la radio. Il y avait eu une émission sur les enfants intellectuellement précoses. J’étais en CM1 je crois. J’avais terriblement l’impression qu’on parlait de moi. Ce besoin de justice qui rendait le monde insupportable, cette attirance folle pour les mythologies (l’émission parlait des mythologies romaines notamment,mais les Romains avaient tout piqué aux Grecs, et de toutes façons je préférais les Egyptiens et avais même entrepris d’apprendre les hiérogyphes à cette époque). J’ai posé des questions. Je me suis faite rembarrée. Pas méchamment mais quand même… Sujet impossible. Enterré. Plus jamais abordé. Pas même aujourd’hui malgré un rapport de la psy. Avec le recul, je trouve ça étonnant qu’ils aient refusé d’ouvrir la discussion.

Et puis un jour, je ne sais pas ce qui c’est passé. Enfin si, le collège. En primaire, j’étais plutôt très bonne élève. Les instit étaient stimulants sans doute, je me souviens particulièrement de celui du CM2 qui avait un stock de fiche de lecture et d’exercice de math pour ceux qui avaient plus vite et qui étaient plus autonomes. On était un petit groupe de copines, on en faisait toujours. Je crois que notre but était de finir toute ces fiches avant la fin de l’année. Mais toujours est-il que là, à cette époque, même si j’étais considérée continuellement comme bavarde (certains instits 20 ans aprés se souviennent de moi comme « ah oui la petit brune bavarde! » c’est dire!), j’étais bonne élève.

 

A l’entrée au collège, on avait fait des tests, comme tous les élèves de collège. Je me souviens que la prof principale en avait discuté avec mes parents. Il était anormal vu mes résultats moyens en cours que mes tests soient aussi brillants. Pour elle, j’avais 2 ans d’avance sur les autres. Mais ça en est resté là. Je me souviens avoir été flattée de l’entendre dire ça, parce que mes résultats moyens me génaient. Ca clochait. Je clochais. Et puis ces gamins qui se prenaient subitement pour des grands!? Je ne les comprenais pas. Ils me semblaient tellement immatures et prétentieux! Pourquoi prétendre être grand?! Il y a pas 3 mois, ils ne se considéraient pas comme « grands », pourtant ils étaient les grands de l’école et maintenant ils étaient les petits de cette nouvelle école. J’avais pourtant fait mon primaire avec eux. Mais je ne les reconnaissais pas.

Je ne sais pas ce qui s’est dit aprés entre ma mère et la prof. Je n’ai été au courant de rien. Et rien n’a changé. Je suis restée là, dans cette classe, avec ces cours qui m’ennuyaient. Je me cachais pour lire en classe. Jusqu’à ce qu’un élève me dénonce au prof… (Oui Achille je parle de toi. Non je ne t’ai pas oublié – Achille que j’enviais un peu, ses parents me donnaient l’impression d’avoir un grand intérêt pour la Grèce Antique qui faisait son grand retour après ma phase Egypte!). Je bricolais les stylos et réparais ceux des copines. Je m’ennuyais. J’étais moyenne. J’avais continuellement dans toutes les matières : « peut mieux faire ». Pendant 4 ans, tout ce que mes profs avaient à dire de moi c’était « peut mieux faire ». Avec quelques variantes : « bavarde beaucoup, résultats moyens, manque de concentration, élève qui peut mieux faire ».

Seul dissonnance à ce tableau médiocre, mon prof de latin. Oui j’ai fait latin, j’aurais voulu faire latin et grec, mais c’était pas possible. D’abord parce que deux options (LV2 et latin), c’est le maximum permis (merci l’éducation nationale…) et puis le prof de grec n’avait pas assez de demandes pour ouvrir une classe. C’était un prof de lettre ancienne, à l’ancienne. Un de ceux qui font latin, grec, français, avec un collier de barbe, trés sévère, très exisgeant. LE prof idéal. Bon je cumulais les mauvaises notes en dictée (j’étais trop lente donc il me manquait des morceaux de phrases ou bien je restituais le sens de son propos mais pas son propos, sans compter l’orthographe calamiteuse). Mais comme il était génial ce prof et exisgeant, il faisait des exercices de compréhension « difficiles », qui pour le coup me permettaient d’avoir la moyenne. Je réussissais brillamment les exercices, et merdiquement les dictées. Normal.

En latin, c’était le même topo. Les exercices de bachotage de déclinaison et de grammaire, je passais à côté le plus souvent. Sauf s’ils étaient difficiles. Mais mes traductions étaient parfaites, ou presque (un peu d’humilité et d’objectivité). D’ailleurs, je tiens à le préciser, ni dans les traductions, ni dans mes exercices de compréhension, il n’y avait d’énormes fautes d’orthographe. Ce prof avait compris que j’étais différente et parfois il corsait les choses exprés (j’aime à le croire en tous cas). Comme ce devoir de version latine d’un auteur classique qui avait glissé un jeu de mot dans son texte. J’avais été la seule à le voir. Les ratures sucessives sur ma feuille de ce passage l’avait amusées, avant qu’il ne me glisse à voix basse amusé :  » C’est normal, tu as raison, c’est les deux ».

A part ce prof, qui au fond était embêté de mes résultats catastrophiques en dictée, que je rattrapais brillamment sur les autres exercices (sauf les dissertations et ma tendance au HS en fait…), tous se contentaient d’un « peut mieux faire ». Je ne vous raconte pas les engueulades à chaque bulletin. Ni les « et alors? c’est normal! » froids et secs de ma mère quand je rapportais enfin une bonne note. Ce qui était très encourageant, vous ne trouvez pas? Bref, un fossé s’est creusé. Et puis, d’abord, pourquoi cela aurait-il été normal d’avoir des bonnes notes, sauf à savoir que j’en avais les capacités malgré des résultats moyens?

Je me suis fermée et désintéressée de beaucoup de choses. Je crois que c’est à ce moment que ma relation avec mes parents et surtout ma mère s’est dégradée. C’est là que je n’ai plus été alimentée. Certes j’avais ma part de responsabilité puisque je me refermais. Mais je n’avais pas d’autres choix à ce moment là pour supporter le décalage immense entre moi et le monde, décalage que je me comprenais, et qui était donc forcément de ma faute (c’est ainsi que je vivais, puisque les autres allaient bien, et moi non, le problème venait de moi, logique). J’ai commencé à ce moment là à essayer de me gommer. A me réduire. A annihiler beaucoup de choses. A me blinder. A ne plus avoir de sentiments, enfin à les enterrer.

Si j’avais sû que ce décalage était normal, si j’avais sû trouver un exécutoire intellectuel pour échapper à l’ennui de l’école (malgré le cumul des options), si on m’avait accompagnée, je n’aurais pas eu toute mon adolescence un sac à dos prêt pour m’enfuir caché dans ma chambre. Et je n’aurais pas fini par aller voir une psy, parce que finalement se dire que le plus simple serait de disparaitre, c’est quand même grave et vraiment pas normal (pour rigoler, ma psy m’a démasquée en 2 séances et j’ai mis des mois avant d’accepter de faire un diagnostic).

 

Je reviens sur ces choses que j’ai tenté d’effacer de moi. Difficilement, parce que mon faux-self a duré trop longtemps et a fini par imprégner le vrai moi. Je dois encore déméler tout ça, me déméler. Ce n’est pas de suivre le cursus normal, qui est un choix des parents (qui a été celui de mes parents), qui est en cause. J’ai de bons souvenirs, et j’ai rencontré des gens avec qui je suis toujours amie. Et je ne serais pas là dans ma vie d’aujourd’hui, si mon parcours avait été différent. Non, le problème n’est pas de sauter ou non des classes. Le problème est de ne pas avoir mise au courant. Pourtant, ils ont eu des alertes de certains profs, j’ai essayé moi-même de poser la question, et ils me reprochaient ouvertement de ne pas avoir d’aussi bonnes notes que ce que j’aurais dû.

Même mon frère était stressé d’avoir les mêmes profs que moi, parce que j’avais mis la barre trop haut. Même au collège où j’étais moyenne scolairement. Pourtant mon frère est loin d’être un con, il a eu des résultats bien meilleurs que les mieux, et a mieux réussi que moi. Mais il me percevait comme ça. Comme je suis sans doute. Mais jamais il ne m’en a parlé. Lui non plus.

J’ai passé mon adolescence à me dévaloriser, alors que d’autres savaient. Ils m’ont nourri intellectuellement jusqu’à ce que ça clashe. Jusqu’à ce qu’émotionnellement je parte en cacahuète avec l’adolescence et que le décalage entre moi et les autres soit encore plus grand. Parce qu’un truc n’allait pas et que je le voyais bien, je le sentais bien, mais qu’ils ne me disaient rien.

 

Je pense qu’ils ont su. Peut-être inconsciemment au début. Mais plus surement ensuite. Même moi si je suis honnête avec moi-même, j’ai toujours eu des doutes. Mais si moi je me pensais surdouée, mais que mes parents fermaient le débat, alors forcément je me trompais, sinon ils me l’auraient dit. Et puis l’école l’aurait vu, l’aurait dit. Dit à mes parents qui ne me l’auraient pas dit?

Je pense qu’ils ont su. Je pense qu’ils l’ont sû très tôt. Je pense qu’ils ne me l’ont pas dit, parce qu’ils ne savaient pas le gérer et que personne ne les a accompagné dans mon accompagnement. Comment auraient-ils géré, si personne ne leur indique quoi faire? Si personne ne leur parle des problèmes émotionnels et relationnels liés à la zébritude? Si on leur dit qu’un surdoué est forcément attiré par les sciences et est bon en math? Si on leur dit qu’un surdoué est… un surdoué donc brillant élève? Comment peuvent-ils dans ces conditions faire autrement que nier ma condition si moi, ce n’est pas les math mon truc? Si moi je déborde de partout? Si moi je ne suis pas brillante? Si moi je suis bavarde et non une intellectuelle réservée qui fait des additions toute la journée?

Je pense qu’ils ont su, mais que je ne correspondais pas à la description du surdoué. Parce que moi, je suis une Zèbre, pas une surdouée. Je ne suis pas dans le tiers des Zèbres qui réussissent brillamment. Je suis une Zèbre-Caméléon. Je me cache dans la normalité, sans éclat et dans la frustration constante de ce monde anormal (ah non, c’est moi l’anormale en fait…). Il y a 30ans, quelles connaissances, avait-on à transmettre à ces parents? Que savait-on de ces zèbres-caméléons? Et que savait-on de ces zèbres en échec qui sombraient dans l’autodestruction? Comment les accompagnait-on? Existaient-ils, ne serait-ce, aux yeux des écoles et psy?

Je pense aussi que l’un d’eux est un Zèbre caméléon, bien enfouilli sous des couches de pseudo normalité. Je pense que ce Zèbre parent n’a pas eu de chance de se découvrir car venant d’un milieu rural et à cette époque là, les chemins étaient tracés : le champs ou l’usine. Je pense que l’autre parent, s’il ne l’est pas, vient d’une famille de Zébres, tout aussi ignorés avec une bonne part d’entre eux qui a sombré dans l’autodestruction morbide… Faute d’accompagnement, de reconnaissance ou simple connaissance? Sans doute.

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